HISTOIRE

Ils voulaient faire exploser une bombe nucléaire sur la Lune

Ils voulaient faire exploser une bombe nucléaire sur la Lune

Octobre 1957, l’Union soviétique lance Sputnik 1, le premier satellite artificiel de l’histoire. Le monde entier voit que Moscou sait mettre quelque chose en orbite avant Washington. Dans l’opinion américaine, c’est un choc : les États‑Unis, qui se pensaient en tête, ont l’air en retard.

Dans ce contexte de guerre froide, certains responsables militaires cherchent un geste spectaculaire pour reprendre l’avantage symbolique. Un geste qui puisse être vu par tous, qui dise : “regardez, on peut faire ça”.

L’idée folle : une bombe nucléaire sur la Lune

En 1958, l’US Air Force lance une étude secrète intitulée “A Study of Lunar Research Flights”, plus connue sous le nom de projet A119. L’idée : faire exploser une bombe nucléaire à la surface de la Lune, dans une zone où la lumière du Soleil éclairerait la poussière soulevée, de façon à rendre l’explosion visible depuis la Terre.

Dans certaines versions de la réflexion, on envisage même une bombe H, bien plus puissante qu’une simple bombe atomique, avant de revenir vers un engin plus léger, de type W25, pour des raisons de poids et de faisabilité.

Ce que les scientifiques devaient calculer

Une équipe de physiciens et de spécialistes est réunie pour étudier ce qu’une telle explosion provoquerait. Parmi eux, Leonard Reiffel, qui dirige le projet côté scientifique, et un jeune chercheur qui deviendra célèbre plus tard : Carl Sagan, chargé notamment de modéliser la dispersion de la poussière lunaire après l’explosion.

Les questions à traiter sont à la fois techniques et symboliques : est‑il possible d’envoyer une ogive nucléaire sur la Lune avec la précision nécessaire ? À quoi ressemblerait le flash vu depuis la Terre ? Quelles seraient les conséquences pour la surface lunaire et pour d’éventuelles futures missions ?

Officiellement, l’étude s’intéresse aussi aux bénéfices scientifiques potentiels, comme l’analyse des débris ou des gaz éjectés, mais le fond du projet reste fortement politique : produire une démonstration de puissance visible, destinée à impressionner l’URSS et le monde.

Pourquoi le projet n’a jamais abouti

Le projet avance pendant plusieurs mois, jusqu’à ce que les arguments contre se multiplient. Les risques techniques sont énormes : si la fusée rate la Lune, l’engin peut revenir vers la Terre, avec des conséquences désastreuses.

D’autres considérations apparaissent : l’idée de polluer la Lune par une explosion nucléaire commence à gêner, surtout au moment où l’exploration spatiale se projette vers des missions habitées. Des voix internes soulignent aussi qu’il existe des moyens moins dangereux et plus utiles de montrer des capacités technologiques avancées.

Le projet A119 est finalement abandonné vers 1959. Plus tard, le Traité de l’espace de 1967 interdit le déploiement d’armes nucléaires dans l’espace et sur les corps célestes, fermant définitivement la porte à ce type de geste.

Comment on a découvert l’existence du projet

Pendant des décennies, l’existence d’A119 reste confidentielle. Ce n’est qu’à la fin des années 1990 et au début des années 2000 que le public commence à en entendre parler. Un biographe de Carl Sagan, Keay Davidson, découvre des traces du projet en travaillant sur sa vie, après avoir repéré que Sagan avait mentionné son implication dans une demande de poste universitaire, ce qui soulève des questions de confidentialité.

Peu après, Leonard Reiffel, qui avait dirigé l’étude, accepte de parler publiquement du projet, expliquant qu’il est soulagé qu’il n’ait jamais été mis en œuvre et qu’il trouve aujourd’hui l’idée d’utiliser la Lune comme scène de démonstration nucléaire “horrifiante”.

Ce qui reste, aujourd’hui, c’est cette image mentale : pendant quelques mois, des gens très sérieux ont calculé comment envoyer une bombe nucléaire sur le bord de la Lune pour que l’on puisse voir l’explosion à l’œil nu depuis la Terre. Ils ont finalement renoncé, laissant la surface lunaire intacte pour un autre type de spectacle : celui des empreintes de bottes et des drapeaux plantés sans explosion.